– Il faut être plombé-e pour plomber les portes d’une fac ! Et, pour pas s’faire plomber, il faut savoir courir vite.

Sinon c’est le pater familias qui pète un plomb et vous coupe les vivres.

Exemple à ne pas suivre :

Nous étions trois autour de la haute grille d’une faculté de province, occupés à un travail délicat de ferronnerie et deux autres surveillant les abords immédiats du chantier pour prévenir toute intervention policière afin de pouvoir déguerpir à temps comme des galopins.

– Non, nous n’avions pas eu l’intention de pénétrer à l’intérieur de l’université pour en cambrioler les locaux.

  • C’était même plutôt l’inverse !

Nous espérions interdire l’entrée de la faculté en bloquant les portes des enceintes pour soutenir une grève estudiantine qui prenait de l’ampleur.

Donc un camarade, armé d’un chalumeau, s’occupait chaudement et urgemment à fondre du plomb dans le trou de la serrure de cette impressionnante et lourde grille d’entrée pour la bloquer, modus operandi très banal à cette époque.

Nous avions pratiquement terminé notre chef d’oeuvre artisanal, c’est à dire que toutes les ouvertures des grilles avaient été obstruées de la même manière.

Il ne restait plus qu’à escalader le mur pour aller plomber, cette fois à l’intérieur de la faculté, les portes des divers locaux.

-Pourquoi plomber d’abord toutes les portes des grilles extérieures protégeant l’Université ?

Pour s’y enfermer sans qu’une personne extérieure ne puisse venir nous surprendre “en plein travail syndical” et alerter le service de sécurité.

Donc il fallait pénétrer en territoire interdit même s’il était de fait public, s’agissant d’une faculté d’enseignement public, en escaladant la grille de l’entrée principale, la dernière à être plombée.

C’était un dimanche, un jour sans…, un jour sans personnel administratif et technique, sans enseignant, professeur ou maître de conférence, sans vigile aussi.

– Car, eux aussi, les vigiles, ils ne travaillaient pas le dimanche :

  • enfin pas tous !

Alors que nous avions atteint le premier bâtiment central et qu’Alain commençait à extraire d’un sac à dos informe, son chalumeau, nous entendîmes les camarades placés en guetteurs se mettre à crier, puis à hurler et, enfin, nous les vîmes nous doubler pour courir vers le local à poubelles, là où il était possible de sauter le mur extérieur en escaladant les énormes bennes à ordures débordant de détritus malodorants.

Alain n’eut que le temps de remballer son chalumeau et de jeter son sac à dos sur son épaule, un énorme chien-loup fonçait déjà vers nous.

Je n’ai jamais eu peur des chiens.

Sauf que là, réflexe conditionné par le mimétisme grégaire, nous prîmes tous nos jambes à nos cous pour tenter d’arriver au local à poubelles avant que le chien ne nous rattrape. En effet, le local à poubelles, encastré dans le mur de l’enceinte, avec ses deux ouvertures, l’une intérieure et l’autre extérieure, était le point de ralliement final après l’opération “lock-out syndical”.

La bête paraissait bien décidée à en découdre avec les intrus qui avaient osé venir la provoquer un dimanche après-midi sur son territoire.

Donc je courais aussi, ventre à terre presque, s’enfuir torse droit vent debout faisant perdre de la vitesse, lorsque j’entendis :

– «  Au s’cours, au s’cours ! Il m’a coincé, il va me bouffer ! »

Je m’arrêtai net.

Je ne pouvais pas laisser Alain, seul, face à ce chien déchaîné au sens littéral du terme.

Je décidai de revenir sur mes pas tandis que les autres, courageusement, en profitaient pour sauter le mur.

– C’est vrai, quoi, c’est un peu comme le harcèlement sexuel ou moral tant que le patron est occupé à en baiser un-e autre, t’es tranquille, toi !

Donc, tant que le chien était occupé à courir après Alain, les autres pouvaient s’enfuir sans crainte.

  • Surtout ne pas s’en mêler et ne pas venir au secours du camarade !

C’est la nouvelle devise des résistants français :

– « Je n’ai rien vu, je ne sais rien et je dirai tout ».

En vérité, moi, j’ignorais encore comment j’allais faire pour secourir mon camarade ni comment j’allais m’y prendre.

Mon premier objectif était de détourner l’attention du chien en l’attirant vers moi pour permettre à Alain de décoller son corps du mur dans lequel il aurait voulu se fondre. Ainsi il pourrait courir se mettre à l’abri sans traîner en un temps record.

  • Après, pour Bibi, on improviserait, comme d’hab.

Je me suis retrouvée dans un triangle improvisé, moi regardant le chien qui regardait Alain qui me regardait, inquiet, paniqué, tétanisé par les crocs de la bestiole.

– « Surtout tu ne bouges pas, Alain ! »

J’ai sifflé le chien, je m’en rappelle encore, les deux doigts dans la bouche comme un voyou, succès non garanti en temps ordinaire, car, des fois, je n’arrivais pas à imiter les siffleurs et je n’obtenais alors qu’une vague pression d’air comme si je venais de souffler dans un ballon qui refusait de se gonfler.

Mais siffler comme une fille n’aurait pas suffi à détourner l’attention du chien-loup qui fixait la gorge du camarade avec une rare agressivité inquiétante et des grondements rauques de fauve. Ce n’était vraiment pas le moment de se dégonfler.

  • D’abord se rappeler que c’est un chien, ce n’est qu’un chien
  • et que tu aimes les chiens, tous les chiens !

Ce n’est qu’un chien, en plus, un chien-loup, un chien dressé à obéir, pas un tigre fuyant les êtres humains et se sentant agressé par leur présence.

Entendant le sifflement assez puissant, – yep, fière de moi ! -, le chien-loup a tourné sa gueule vers moi, position basse, poil presque hérissé sur la colonne vertébrale, les crocs à découvert.

Il ne faut surtout jamais montrer à un chien que l’on a peur.

De toutes façons, je n’avais plus peur.

Je ne courais plus.

J’étais immobile et j’avais détourné l‘attention du chien qui, maintenant, me fixait, moi.

– « Barre-toi, Alain ! Fiche le camp, je m’occupe du chien.

Vite ! Profite, il ne pense plus à toi.

Mais barre-toi, m.rde ! »

A cheval sur le mur, les camarades criaient à qui mieux-mieux, en espérant, eux aussi, détourner l’attention du chien-loup ou lui foutre la frousse, ce qui n’était pas très intelligent.

En effet notre seule voie de salut était justement de pouvoir courir vers le local à poubelles sans avoir le chien à nos trousses, encore moins nous précédant, possiblement attiré par leurs cris.

Dans ce cas, la bête nous aurait barré le chemin, fin de l’histoire pour nous.

Alain m’écouta et je le vis partir, hésitant, se retournant, tout penaud et repentant :

– « File, tu m’emm.rdes !

Laisse-moi avec le chien. »

J’entendis la copine, la seule fille de la bande à s’être aventurée dans cette galère avec moi qui s’égosillait :

– « Faut prévenir la police ! Il va égorger Véro. »

A vrai dire, ils commençaient tous à me casser les pieds, sérieux.

– Prévenir la police ?

  • N’importe quoi !

– « Fermez-la, tous ! » (sic)

Je n’avais pas lâché le chien du regard.

Il ne comprenait pas cette « marche-debout » qui ne bougeait pas, ne tremblait pas et ne cessait pas de le fixer dans les yeux d’une manière hypnotique.

– A ne faire que si vous n’avez réellement pas peur des chiens et surtout si vous savez projeter mentalement une force intérieure que j’appellerais le « chi », énergie universelle. Qu’elle soit révélée ou cachée, l’énergie est toujours présente dans les arts martiaux. Les techniques mises en application font intervenir l’énergie de l’autre.

Dans les arts martiaux, cette force vitale est indispensable pour se maîtriser mais aussi pour espérer contrôler son adversaire.

– « Couché ! Va à la niche. »

Un chien-loup, « ça » obéit.

J’ignorais quels autres ordres j’aurais pu lui donner, n’étant pas son maître , ni sa maîtresse. Certainement pas : – “Au pied !” lol.

J’ai choisi les deux ordres les plus classiques et les plus courts.

Le chien me fixa, doutant de ce qu’il m’entendait lui dire.

– Je lui donnais réellement un ordre, à lui ?

  • Quelle autorité avais-je sur lui ?

Je fis un pas vers lui, un seul, et je répétai d’une voix sourde et grave, la masculinisant le plus possible, plusieurs fois  :

– « Couché ! » 

Le chien grognait encore mais les signes d’agressivité commençaient à disparaître. Il se surprit à reculer pendant que j’avançais d’un seul pas à la fois, sans le lâcher des yeux, sans quitter son regard de chien bien dressé à réagir favorablement à la voix de son maître,

  • de n’importe quel maître humain.

J’avais réussi à l’éloigner des marches du bâtiment central, marches que je m’empressais de monter pour être encore plus haute que lui et pouvoir protéger mes arrières en cas d’attaque.

Le chien devait lever davantage sa tête pour me voir comme si j’étais devenue plus grande.

J’étais en position de « domination » et son attitude, avec ses pattes semi-fléchies, ses oreilles redevenues droites, ses babines recouvrant à nouveau ses crocs, indiquait une soumission prochaine, peut-être pas totale mais partielle.

Je savais déjà que je pourrais le renvoyer à la niche et en profiter pour me barrer à mon tour, le temps qu’il réalise, peut-être juste en quelques secondes, que je n’étais pas son maître et qu’il devait revenir m’attaquer.

– « A la niche ! »

Je répétais très fort cette injonction, trois ou quatre fois, à me casser la voix, comme des salves de tirs, un ordre bref et aboyé tel un chien.

A chaque fois que je criais :

– «A la niche ! », je descendais une marche.

Le chien reculait, sans plus grogner.

Il avait oublié mes camarades et le passage vers le local à poubelles était enfin dégagé.

– Encore une autre marche à descendre, il ne m’en restait plus que trois. 

Le chien-loup continuait de reculer au fur et à mesure que j’avançais vers lui.

Entre lui et moi, il y avait peut-être cinq à sept mètres qui me séparaient de lui, pas grand-chose pour un chien habitué à courir vite et entraîné à l’attaque contre toute personne qui osait pénétrer dans cette enceinte du Savoir.

Cette fois-ci, je jouais mon va-tout :

– « Allez, casse-toi, à la niche ! » en lui montrant, bras tendu, la direction opposée à celle que je voulais prendre.

Le chien gémit, tiraillé entre son devoir de défendre son territoire et son devoir d’obéir à un maître humain.

Puis il me tourna le dos, s’en retournant pour aller… à la niche !?

– Inutile de vous dire que je n’ai pas attendu de savoir s’il m’obéissait réellement ou s’il avait entendu un bruit ailleurs qui lui permettait de se retirer en tout bien tout honneur.

La voie était libre vers le local à poubelles.

J’ai dû sprinter comme jamais je ne l’avais fait auparavant même dans les compétitions sportives.

– Heureusement que j’ai toujours aimé les sports de plein air et que j’adorais grimper aux arbres !

En moins de deux, j’escaladais le mur, aidée par mes camarades qui voulaient me happer par la ceinture pour me hisser plus vite et plus haut sur le mur.

Je savais que si le chien était revenu, mon numéro de charme ou de dresseuse de cirque aurait été inutile. J’aurais perdu l’effet de surprise et il ne me regarderait plus dans les yeux.

Enfin, nous étions tous en haut du mur, à califourchon, et nous n’avions plus qu’à sauter sur les grosses poubelles à roulettes, rangées les unes contre les autres de l’autre côté du mur, lesquelles nous offraient un tremplin idéal pour atteindre la terre ferme.

Une fois en bas du mur, mes camarades sains et saufs, j’ai été été prise d’une crise de fou rire inextinguible. Je nous voyais courir, poursuivis par le chien-loup comme des dératés épouvantés.

Alain me remercia de lui avoir sauvé la vie, ce que je trouvais un peu exagéré.

Finalement je ne pense pas que le chien l’aurait réellement attaqué. Les chiens-loups sont dressés pour immobiliser les intrus. En général, ils coincent les voleurs contre un mur en attendant l’arrivée de leurs maîtres ou des forces de l’ordre, sauf, bien sûr, si les malfaiteurs cherchent à leur échapper.

Mais aucun d’entre nous n’aurait pu se permettre de prendre le risque d’être exclus d’une fac en restant sur place à attendre d’être interpellés :

  • il était nécessaire de sortir de l’université à tout prix !

Aujourd’hui les sociétés de sécurité privée utilisent comme gardiens des rottweilers, des pitbulls ou des dobermans  :

– mal dressés et souvent maltraités, sans contact suffisant avec l‘homme, sans communication active et surtout affective, ce sont souvent des armes dangereuses car incontrôlables.

Je connais quelques maîtres qui n’osent plus rentrer chez eux, incapables de gérer ces armes par destination que deviennent ces animaux dressés bêtement à attaquer l’homme, donc à les attaquer. Les chiens de défense et/ou d’attaque agressent leur maître trop souvent absent ou le testent dans un rapport de force mortel ou simplement, comme les adolescents, ils n’acceptent plus son autorité dévoyée.

Donc je vous déconseillerais de jouer aux héros en sautant le mur d’une propriété privée avec des bêtes à tuer lâchées dans une cour de récréation,

  • la plus bête de toutes les bêtes étant l’homme
  • quand il apprend à la bête à tuer des êtres humains et d’autres animaux
  • sans défense.

Souvenir in memoriam

d’un Fila Brasileiro appelé « Lion »,

spécimen à robe bringée.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s